Rapport de police
"L'accusation de plagiat est peut-être l'archétype de l'accusation littéraire, une tentative de meurtre qui réussit parfois." Marie Darrieussecq a publié une enquête, un "rapport" sur le plagiat en littérature. Si la romancière maugrée d'avoir dû consacrer énergie et temps à un essai littéraire, la lecture de Rapport de police n'est pas une perte de temps : on touche à travers le prisme du plagiat à la littérature même. Nulle autre fiction ici que celle de la vie même : le mensonge, le faux, "raconter des histoires" ou encore "se faire un film". La romancière et psychanalyste propose une réflexion sur les cas de plagiat dont recèle l'histoire littéraire et l'Histoire tout court. Écrire des histoires, oui mais comment ? Dur, dur, d'être écrivain.
ÉCRIRE...crier, cri, acre, agir, rage, page, pâlir, plaire, plage...PLAGIER
L'auteure de Truismes est en 1998 accusée par Marie NDiaye de la "singer" dans son deuxième roman Naissance des fantômes ; puis, en 2007, c'est Camille Laurens qui dénonce un "plagiat psychique" à la publication de Tom est mort. Ces deux expériences personnelles de l'auteure soulignent le besoin de circonscrire la notion même de plagiat, tant le flou et les fantaisies (voire les fantasmes) règnent au-delà de la définition juridique.
L'enquête s'engage alors sur les traces des accusateurs : décortiquer la mécanique qui se met en place (preuves, contre-preuves, témoignages, complices, scandales) quand un auteur pense, puis dit, haut et fort, qu'un autre auteur l'a "volé". On trouve des histoires, des histoires d'accusation de plagiat, qui, une fois l'historique du processus révélé, cèdent sous leurs failles (veules anonymats, manuscrits falsifiés, emballements des scandales, intérêts financiers). Ne restent que deux certitudes : l'accusation de plagiat en dit plus sur l'accusateur que sur l'accusé, pourtant seuls les accusés sont parfois poussés à la mort, sociale ou totale. Ainsi, le plagiat devient instance de surveillance du domaine littéraire et il peut être étudié "de Platon au goulag", sur les traces de Freud et le groupe viennois, Zola, Mandelstam ou Paul Celan.
J'écris. Tu plagies.
Si l'on avait pourchassé le plagiat comme un criminel errant, l'enquête mènerait, comme le rapport de police, dans l'esprit des accusateurs. Derrière les accusations, les grands mots, les petits, et aussi les gros, ce ne sont que fantasmes, angoisses, complexes, obsessions. Le plagiat, en tant qu'on peut maintenant l'entendre comme en sens inverse, c'est-à-dire non pas comme l'acte de plagier (nulle part) mais l'accusation portée par le pseudo-plagié (partout), ce plagiat, donc, ramène au rapport à l'Autre. En accusant un autre écrivain - toujours contemporain, souvent concitoyen, parfois ami - d'avoir plagié son texte, le plaignant se pose en victime mais surtout il se glorifie et nie l'autre, le méprise. Le plagieur n'est pas un écrivain, il n'est qu'un écrivant, un raconteur, même pas capable de trouver ses propres histoires, son propre style, sa propre écriture. Bref, le plagiat porte au-delà du plagiat.
Imagination et propriété : la littérature passée à la question.
Le récit de Marie Darrieussecq ouvre à des questions littéraires millénaires d'une manière sensible et fraîche : l'authenticité, la légitimité, l'origine des idées, la censure... L'essayiste livre en nuances sa vision de la littérature, du rôle de l'écrivain. Or, l'écrivain doit aussi savoir se faire essayiste quand la littérature fait scandale ; mais Marie Darrieussecq n'a pas laissé sa plume dans ses fictions, elle invente pour mieux comprendre et se faire comprendre : "Il faudrait trouver un mot, "plagiomanie", pour décrire ce désir fou d'être plagié, comme il y a un désir fou d'être aimé, et qui mène à l'illusion que la réalité (un plagiat, un amour) suit le désir." En cherchant des plagieurs, on a découvert des "plagiomniaques", et à partir de ces fantômes surgit l'écrivain : "J'écris le livre que je ne sais pas écrire. Sinon, je m'ennuierais : le seul risque, pour moi, serait de me caricaturer moi-même, de me plagier."




La réflexion est peut-être intéressante, mais un rapport de police écrit par le présumé coupable (ou présumée-victime) a peu de chances d'être reçu par un juge impartial. Sans doute faudrait-il éviter de confondre enquête et plaidoirie.
RépondreSupprimerPeut-être vaut-il mieux lire un livre pour pouvoir s'en faire juge, voire pour alors se rendre compte que le livre en question - non pas soumis "à la question" - ne part de l'expérience personnelle de l'auteure que pour ouvrir à d'autres écrivains et à d'autres réflexions, bien plus riches que celles qui confinent à demeurer dans la sphère du jugement sans appel.
RépondreSupprimerSuper !!!
RépondreSupprimer