Christian Boltanski présente jusqu’au 21 février 2010 l’installation « Personnes » dans la nef du Grand Palais, dans le cadre de l’exposition Monumenta.
« Personnes » : beaucoup de monde
Il faut contourner un mur de boîtes de biscuits rouillées et numérotées pour découvrir l’espace monumental de la nef où se déploie, verticale et horizontale, l’œuvre de Boltanski. La « montagne » - c’est ainsi qu’une des « médiatrices culturelles », que l’on peut rencontrer dans les allées et qui se proposent de « parler de l’exposition ou répondre à vos questions », nomme la pile de vêtements qui s’impose sous la coupole de verre –, la montagne, donc, structure la verticalité. La grue rouge (en panne, ce dimanche), petite pour une grue de chantier, bouscule normalement sans relâche cette masse, une mais friable. Le mouvement des vêtements, saisis
par la machine puis relâchés du point le plus haut, révèlerait la liaison du tout et du singulier, omniprésente dans l’œuvre. Le vertical menace de chute, d'espoir, de mort. La loterie du hasard, le mécanisme cyclique, les arabesques des retombées de tissu, rien ne permet de savoir si l'on se sent face à de l'humain. Ce manteau est-il à quelqu'un ? Oui, tous les vêtements ont été prêtés par des entreprises de collecte, et seront rendus une fois l'exposition terminée. "Ils ont eu une vie avant ,et en auront une autre après", précise encore la jeune femme ; mais qu'est-ce que c'est, alors, ici ? Peut-être les limbes, l'éternel avant d'un "Après" (exposition parallèle, au MacVal à Vitry-sur-Seine, jusqu'au 28 mars 2010).
A l’horizontale, des vêtements jonchent le sol, « face contre terre », en carrés accumulés le long d’étroites allées, éclairés par des néons. Froid, obscurité, angoisse : à être dans l’œuvre plutôt que devant, on ressent la violence d’une mise en scène qui paraît d’abord fondamentalement macabre. Si les vêtements sont orientés vers la montagne, « la destinée », ils évoquent d’abord la mort totale des camps d’extermination, des couches de vies perdues. Mais l'organisation de la mort ramène à la vie, aux symboles ; Boltanski pense aux mosquées, l'orientation cardinale y est aussi centrale, les éclairages y sont toujours bas.
Vie et mort : « l’Histoire avec sa grande hache »
L’émotion du spectateur est voulue. Chaque objet se perd dans la masse, des 50 tonnes de vêtements on ne perçoit plus que des taches de couleurs. Boltanski se définit comme « minimaliste expressionniste », une expression difficile à comprendre sauf si on y trouve l’explication d’un travail des contraires, tout en structure et en couleurs, même dans la nuit. L’intérêt pour la petite histoire, l’enfance et son inquiétante étrangeté qui s’imposent dès les boîtes de l’entrée - boîtes à gâteaux, boîtes à trésors, boîtes à souvenirs -, affronte l’Histoire "meurtrière", celle de Georges Perec. Peur de l'enfant face à la montagne, peur de l'homme qui ne devrait pas avoir peur. Boltanski semble aiguiser la mort pour qu'on se sente vivant, le plus possible. Dans le ventre de la baleine d'acier, la montagne ne paraît pas toujours bien haute.
Jusque dans l’espace sonore, le singulier et le collectif restent
indéchiffrables, puisqu’au cœur de l’œuvre, on entend les pulsations de cœurs d’anonymes diffusées depuis les piliers qui s’élèvent entre les allées. Ce procédé démultiplie ici l’ambition de parler de la mort qu’avait déjà choisi Boltanski pour l’exposition Prendre la parole à la galerie Marian Goodman en 2005 où l’on pénétrait au sous-sol dans une pièce entièrement noire, dont la vie résonait au rythme des battements du cœur de l’artiste en accord avec le vacillement d’une ampoule nue au centre du plafond. Ici les cœurs se démultiplient, l’angoisse aussi, et en couleurs.
"J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! "
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! "
Rimbaud, "Le bateau ivre".
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