Rosmersholm, 1886.
La pièce d’Ibsen montée par Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline à Paris fait découvrir un monde angoissé et angoissant. La scène impose d'emblée un espace ambigu : le coin d'une salle aux murs gris et gigantesques confine à un sentiment d’angoisse – ramené à son sens premier, d’ordre spatial, angustus, soit ce qui est étroit. Dans ce lieu étouffé, une haute porte-fenêtre ouvre souvent sur la nuit, toujours sur Rosmersholm, le village où les bébés ne pleurent pas plus que les enfants ne rient, son torrent mortifère et ses chevaux blancs. Rebekka est elle aussi vêtue de blanc dans la maison du pasteur Rosmer. Celui-ci vit seul avec elle depuis la mort de sa femme Beate, suicidée dans le torrent du moulin, là-bas, près du chemin où Rebekka guette les rares voisins.
La vie des morts, la mort des secrets.
Les chevaux blancs qui cavalent derrière la vitre dans la nuit de Rosmerholm incarnent la course-poursuite que les morts imposent aux vivants. La morte diffuse son mystère jusqu’à le faire éclater. Les hommes sont avant tout enfermés dans un drame psychologique qui voit le couple aux relations incertaines – entre amitié affichée, et amour caché, unilatéral, interdit ou combattu – affronter la vérité de la disparue. Comme un courant d’air qui s’immisce entre deux lattes, Beate embrouille peu à peu des esprits déjà troublés. La ville est scindée en deux par une révolution politique qui oppose les libéraux aux conservateurs, nous apprend le proviseur Kroll à sa première visite. Alors qu’il vient chercher le soutien de son vieil ami pasteur, il découvre un nouvel opposant, qui lui annonce de surcroît avoir perdu la foi de ses ancêtres dont les portraits se suivent sur les murs. Un premier secret est mis au jour. Un premier conflit se fait jour. Le décor du drame est posé. Car l’intrigue politique semble surtout permettre au fil de l’introspection psychologique d’être déroulé.
Tiré par le fantôme, le récit du roman familial se déploie. Rebekka est abattue par la révélation de Kroll sur sa naissance suspecte et sa vie avec le médecin West qui pourrait être son père. L’inceste point. Rebekka devient alors porteuse de malédiction, sa relation avec Rosmer suspecte, et d’abord pour elle-même. La survivante s’avoue meurtrière, elle déchire le voile de l’imposture, d’elle-même. La violence de cette rigueur morale et des actes passés révélés ramène au suicide, réel, et au sien, symbolique. La société de Rosmersholm a la couleur de celle filmée par Michael Haneke dans Le Ruban blanc, régie par une violence sourde qui circule entre les êtres comme une rumeur et dont on cherche l’initiateur. La fin tragique, par le double suicide sur les pas de Beate, clôt les quatre actes de ce bal des morts.
L’empire des femmes.
A Rosmersholm, les femmes règnent. Beate, la morte, la revenante, impose aux survivants ses indices vers la vérité. Elle guide les recherches en introduisant les soupçons dans les esprits des hommes avant de mourir, et provoque l’aveu de la femme qui l’a presque remplacée. Mais Rebekka n’a pas que pris la robe de la défunte, elle a pris le pouvoir du vivant de Beate et l’a poussé à se donner la mort. Rebekka est la plus forte de Rosmersholm ; les querelles politiques disparaissent derrière l’efficacité de sa manipulation psychologique, les trahisons grossières ne résistent pas à l’espionnage de la femme aux pieds nus cachée derrière la bibliothèque, Rosmer n’a pas décelé le mensonge dans les yeux de celle qu’il s’avoue enfin aimer, et on peine au total à comprendre comment Rebekka peut même l’aimer. Femme forte qui consent finalement à la mort d’amour, Rebekka incarne l’âme de Rosmersholm, qui meurt avec elle.
La représentation a été filmée et peut être visionnée gratuitement à partir du 10/01/10 sur Arte video live web à l'adresse suivante :


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