jeudi 28 janvier 2010

Les Mots et les Dieux : malaise en Malaisie

"Allah" : foi d'empoigne en Malaisie, titre Libération le 23 janvier dernier. En effet, dans la péninsule, et notamment la capitale, Kuala Lumpur, la cohabitation religieuse malaisienne s'enflamme. Depuis janvier, 11 églises ont été attaquées ; dénouement violent d'un feuilleton judiciaire qui a duré un an, d'une interdiction du gouvernement en janvier 2009 à sa levée le 31 décembre. La cause de cette polémique ? Un mot. Un nom. Un Dieu.




La confusion des sentiments : religions, identité et politique

Le 31 décembre 2009, la Haute Cour de Justice du pays a levé l'interdiction d'utiliser le mot "Allah" pour...les chrétiens. Au début de cette même année, le gouvernement avait empêché le journal The Catholic Herald d'utiliser ce mot pour désigner Dieu dans son édition en langue malaise. S'appuyant sur la Constitution fédérale du pays, la Haute Cour a jugé cette interdiction illégale. L'ultime rebondissement du 6 janvier 2010 - l'autorisation a de nouveau été suspendue à cause de l'appel déposé par le gouvernement du premier ministre, Najib Razak - souligne que les tensions soulevées ne sont pas que linguistiques et religieuses, mais aussi politiques.

Dans un pays où 60% des 28 millions d'habitants sont musulmans, la polémique autour d'un "détail linguistique" qui concerne seulement les 9% chrétiens de la population peut surprendre. En effet, l'argument de la religion majoritaire est qu'une confusion pourrait être entraînée chez les musulmans. Mais la confusion est préalable aux événements, elle fait partie de l'histoire du pays où les communautés se distinguent par leur religion mais semblent réunies dans la langue. Sur l'île de Bornéo, la Malaisie orientale fait figure de modèle d'unité par les liens étroits qui unissent les communautés religieuses (le bouddhisme est la deuxième religion du pays, avec 19 %) dans les Etats de Sarawak et Sabah. Or, la langue y est pour beaucoup : la langue officielle, le malais, est celle des prières des chrétiens et de la traduction de la Bible, ou encore d'une partie de la presse, donc. En malais, Dieu se dit du mot emprunté à l'arabe, "Allah", et dans les textes rédigés en indonésien choisis il y a un siècle pour propager le christianisme aux tribus de Malaisie orientale, ce même terme est encore utilisé. La confusion prend donc avant tout racine dans la superposition imparfaite des frontières religieuse, politique et linguistique.




"Une question de dogme ou de forme ?"

La polémique sur l'emploi du terme "Allah" révèle donc un enjeu politique pour l'Etat fédéral qui remet en cause une pratique qui concerne surtout les Etats de l'île de Bornéo qui ont rejoint la péninsule et la Fédération Malaisienne en 1963. Les chrétiens de Malaisie orientale (soit 28% de la population de Sabah, 43% de celle de Sarawak) sont les plus visés par cette tentative de réforme. Pourtant ce sont les musulmans de la péninsule qui ont le plus réagi, ceux de l'île seraient plus tolérants quant à l'usage du nom de leur Dieu par des communautés non musulmanes. Derrière un mot, derrière le nom de Dieu, c'est donc la question de l'identité qui s'engage. Le Dieu des trois religions du Livre peut-il rester le même à travers différentes langues ? Les communautés musulmanes de Malaisie orientale seraient-elles coupables de définir leur identité davantage par leur ethnie que par leur religion ?

C'est l'intention des politiques qui s'impose donc pour comprendre cette polémique provoquée. Cette affaire constitue désormais un test crucial pour le parti au pouvoir qui défend des valeurs islamiques, le Basiran Nasional. L'unité fédérale est finalement la grande perdante de la partie : le 15 janvier, le gouvernement a finalement autorisé l'utilisation du terme "Allah" dans les écrits religieux non musulmans en langue malaise. Le malaise est donc levé en Malaisie orientale, mais l'interdiction, elle, ne l'est pas dans la péninsule.

Sources :
- Libération : " "Allah" : foi d'empoigne en Malaisie", 23/01/10
- Courrier International : "A Bornéo, Dieu est grand pour tout le monde", n° 1003, 21-27/01/10.

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