Une de Libération, le jeudi 3 décembre 2009. Un homme, une éponge collée entre le nez et le menton, surplombe un titre "en gras" (et non pas "gras", un coup de ladite éponge ne suffira malheureusement pas à l'effacer) : "Ménage - Les hommes sont des taches". L'objet de l'article est la parution d'une enquête de l'Ined, l'institut national d'études démographiques, révélant qu'entre 2005 et 2008 la France vivait toujours sous le joug d'une confusion entre vie privée et vie publique puisqu'au boulot comme à la maison, les femmes travaillent plus pour gagner moins. "80% des tâches ménagères restent l'affaire exclusive des femmes (...) La parité, qui peine à s'installer dans la sphère publique, piétine totalement dans la sphère privée."
Cela ne donne pas vraiment, même vraiment pas, envie d'entrer dans le détail. On passe la double-page pour trouver un double témoignage, un quadruple témoignage en réalité, ceux de Sarah et Frédéric d'abord, puis d'Inès et Antoine. "Il lave en surface", dit-elle, "Je m'autopardonne", répond-il. La conclusion de son témoignage, à elle, est assez optimiste : " Mais je ne me sens pas particulièrement mal lotie. Il y a des mecs qui ne font strictement rien à la maison, pas lui. Quand on s'est mariés, ses parents m'ont mise en garde : "Attention, il n'aide jamais, faudra le secouer." J'ai fait une sérieuse mise au point et je trouve qu'il s'y est collé assez facilement." Sans revenir sur les propos qui amènent à cette conclusion, tout de même surprenante, puisque Sarah confie d'abord qu'"il se plaint qu'[elle est] bordélique", que c'est lui le maniaque, "un fanatique du rangement", qui "passe l'aspirateur", oui, "mais en deux minutes trente", qui fait les grosses courses du samedi mais ne touche pas celles du quotidien, et qui ne s'occupe plus des deux ados comme il le faisait avec les bébés, sans revenir davantage sur le témoignage de Sarah, donc, on a envie de sauter sur les colonnes de Frédéric.
Au "Mon mari" initial de Sarah répond un "Comme je suis intermittent" qui annonce la couleur de l'éponge. "J'aime beaucoup passer l'aspirateur", bon, ça Sarah nous l'avait déjà dit, "voir la poussière partir,ça me plaît", enchaîne-t-il nonchalamment. Ho ! il aime voir la petite poussière partir. "Et j'adore faire la bouffe, je dirais qu'à 98%, c'est moi qui cuisine." Ah bah alors là, on est contents, ça c'est de l'homme moderne, il aime cuisiner, c'est tendance un homme qui aime cuisiner. Et puis dès qu'il y a une preuve scientifique, un bon pourcentage, ça rassure, tout de suite. Oui, les femmes sont pas bonnes en maths. Bon, on continue : Toto aime que ça soit bien rangé nickel dans les placards, alors il "repasse systématiquement derrière" quand sa femme et ses filles ne rangent pas "les tasses avec les tasses, les verres avec les verres, et ainsi de suite", ces incompétentes ; et puis il a "trop peur" de faire des lessives ou de mélanger les "petites culottes", alors ça il s'en occupe "jamais"...mais ! "Mais comme je considère que je fais beaucoup de choses à la maison, je m'autopardonne." Bon tout va bien alors, Jacky. Pour finir, il n'aime pas vraiment ça mais ça le "prend" quand même "une fois tous les deux mois", et là c'est vraiment vrai qu'il est "l'homme idéal", parce que c'est même pas de sa faute s'il faut ranger le foutoir dans la salle de bain ; non, "ce n'est pas de [s]on fait", c'est encore la faute des filles qui laissent traîner leurs trucs de filles.
A côté de cela, on ne sait pas si Antoine qui se vante d'être "exceptionnel" sera au niveau. On doute car Inès commence par "remercie[r] sa mère", à lui. En un mot, elle organise tout, et il exécute quelques tâches bien définies, ses "exclusivités : le repassage et les vitres." Wouhou ! Un seul défaut, ce cher Antoine, il a "besoin de gratifications", c'est-à-dire, que "quand [ils reçoivent] des invités à dîner, c'est lui qui cuisine et qui fait les vitres, et [ils le font] savoir aux invités, qui généralement le félicitent." Non seulement le complot s'étend aux invités des tourtereaux, mais on atteint ici la moëlle osseuse du problème.
Chez nos deux couples, même le refrain "et vl'an, pass' moi l'éponge" ne semble pas monnaie courante. La seule comparaison en miroir des paires de chaussettes...heu non, de témoignages révèle bien des contradictions, si bien que pour savoir qui fait réellement quoi, on est contraints de revenir aux chiffres officiels. On l'a dit, ils sont tous frais - bien qu'accompagnés de relents de Moyen-âge - et ces 80% là ne vont pas aider nos deux cocos. Deux possibilités : soit ils font, sans le savoir, partie des 20% qui pèsent dans l'inégalité - mais ils sortent quand même du lot par leur habileté exceptionnelle dans la mystification domestique - , soit, et c'est plus probable, ces mecs représentent vraiment le haut du panier, mais pas de celui de linge sale. Donc on frissonne. Mais comment sont les autres ?
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