lundi 11 janvier 2010

L'apophatisme de Pseudo Denys l’Aréopagite : esquisse d’une méthode d’abstraction


Le Livre de la théologie mystique de Pseudo Denys l’Aréopagite propose une méthode d’abstraction qui vise à établir un point métaphysique, un concept. Si sa réflexion est exclusivement d’ordre théologique, on peut sans doute l’envisager de façon plus générale comme une manière de conceptualiser des objets de pensée. Sa réflexion sur la connaissance de Dieu propose en effet une méthode d’abstraction par négation qui tente d’établir la connaissance d’un concept sans recourir à des images ou à une définition. L’originalité de la méthode apophatique est d’envisager tout concept comme le produit d’un processus de pensée qui refuse d’établir des propositions affirmatives. Le point-concept - défini et prédicable - que vise toute méthode d’abstraction devient dès lors impossible et le concept se dégage comme une zone, un halo dont la contemplation fonde la mystique.
La recherche de Denys l’Aréopagite part du postulat de l’existence d’un objet dont la connaissance est visée et présupposée comme possible. Dieu est en effet admis comme un objet pour la pensée, la vérité de la religion révélée l’exige. Il est le point culminant de la hiérarchie de l’être, le ponctuant premier. Le deuxième postulat de l’Aréopagite est l’identité radicale du langage et de l’expérience sensible : le langage vient de l’expérience et il peut l’exprimer dans son ensemble. Tout ce qui est vécu et ressenti dans le réel est donc exprimable. Il existe cependant une sphère de l’indicible et l’objet Dieu, être suprasensible, échappe à toute détermination linguistique. On ne peut le définir parce qu’il transcende l’expérience. La section 4 du Livre de la théologie mystique  pose ainsi Dieu comme l’être radicalement autre puisque lui sont refusés tous les prédicats qui définiraient l’homme. Dans cette perspective, si Dieu échappe à toute détermination du langage et de la pensée, il est évidemment difficile de l’envisager et de saisir sa vérité. L’enjeu pour Denys est de rendre possible une expérience de Dieu, de ramener l’objet Dieu dans le champ de l’expérience. Son enseignement se présente ainsi de façon volontairement ésotérique : une telle connaissance de Dieu nécessite l’enseignement d’une méthode. La mystique est donc l’apprentissage d’une pratique aussi bien théorique que pratique et c’est sans doute là que réside son originalité. Cependant, ramener Dieu dans le champ de l’expérience ne revient pas à pouvoir ensuite avoir sur lui un discours prédicatif, c’est seulement tenter de l’envisager de manière plus intuitive.
La méthode apophatique refuse de conceptualiser par des propositions affirmatives du type « Dieu est ceci » et propose au contraire un discours tautologique sans horizon. Cette méthode d’abstraction refuse de considérer un concept comme un point métaphysique que l’on envisagerait par l’énonciation de sa définition. Elle est donc négative en ce qu’elle n’envisage toute définition que sous la forme négative « Dieu n’est pas ceci » et Denys invite le mystique à commencer par les prédicats les plus secondaires pour arriver peu à peu à approcher ce point culminant. Dieu est comme un oignon, il faut retirer ses pelures unes à unes, des plus superficielles à celles qui sont « premières ». Mais il ne s’agit pas d’envisager un concept comme un point défini mais plutôt comme une zone obscure de plus en plus circonscrite. Le discours apophatique est donc volontairement métaphorique parce qu’il propose un concept sans images, c’est-à-dire déconnecté de toute expérience. Le texte de Denys se fait donc volontairement poétique : les métaphores (le point aveuglant qu’est le Soleil par exemple) ou les oxymores (par exemple « la resplendissante obscurité ») ne viennent pas définir le concept de Dieu mais permettent de l’envisager de manière analogique. Il s’agit pour le croyant de se disposer lui-même à l’expérience mystique par la formation de sa propre intuition de la divinité. Le discours théologique est donc préparatoire, c’est un préliminaire à l’expérience mystique de fusion et de contemplation.
Le statut d’intuition de ce concept de Dieu est pourtant problématique en ce qu’il dépend essentiellement d’une pratique que Denys figure dans la référence à Moïse recevant de Dieu la vérité des Tables de la Loi. Le mystique se prépare par la méditation apophatique à circonscrire une zone conceptuelle qui permet l’intuition de la divinité, mais il se prépare aussi par une purification morale et physique (à l’image de Moïse). L’expérience mystique envisage la suppression de la dualité objet-sujet dans l’acte même de contemplation apophatique et celle-ci requiert un travail d’abstraction et une expérience de soi.
La méthode négative défendue par Denys l’Aréopagite propose ainsi une manière originale de conceptualiser et d’abstraire d’un mot (celui de Dieu dans le Livre de la théologie mystique) non pas un concept défini (un point), mais une zone, un espace de pensée de plus en plus circonscrit. Le travail du penseur est alors non pas de définir dogmatiquement des vérités, mais de débroussailler un champ de pensée où l’intuition se précise de plus en plus parce qu’elle est liée à une pratique de soi, à sa propose expérience. Cette manière d’envisager le concept en philosophie, vidée de son fondement religieux, peut sans doute aider à maîtriser certaines pensées comme l’éternel retour chez Nietzsche, la dialectique hégélienne ou le Mystique chez Wittgenstein. Elle fait tourner celui qui pense, non pas en rond, mais autour de ce qu’il envisage de façon à le connaître de mieux en mieux. Si l’enjeu reste cognitif, il n’est pas l’apprentissage d’une doctrine mais bien plutôt une appréhension lente et tâtonnante qui se base sur son propre vécu. Une telle philosophie rendrait possible la glose et la tautologie qui viendraient non pas décrire un concept mais circonscrire de plus en plus précisément une pensée pour en permettre l’expérience et la compréhension au-delà d’un discours philosophique clair et concis plus traditionnel.

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