lundi 26 octobre 2009

L'Odyssée qui Soulages

Il n'aime pas à ce qu'on l'appelle une "rétrospective". L'exposition consacrée à Pierre Soulages au Centre Georges Pompidou est un voyage dans l'œuvre de soixante ans du plus grand peintre français vivant. On croit même à une odyssée, dont l'espace et le temps mènent au fond du noir.

La rétrospective
La première oeuvre rencontrée est une affiche de 1947, celle de la première exposition à laquelle participa Soulages, qui a alors vingt-sept ans, aux côtés de peintres abstraits allemands. Le papier jauni de la reproduction introduit en négatif aux premiers travaux du peintre ; dans les années 1947-1948, il travaille avec un matériau inhabituel, du brou de noix, de la teinture pour bois découverte chez un voisin artisan. Mais la gouache et l'encre sont aussi répandues en larges bandes noires se croisant sur papier, "signes sans significations", au gré de sa brosse de peintre en bâtiment.

Brou de noix sur papier, 1947.





Dans les années 1950, Soulages intègre la couleur dans un fond coloré qui vient jouer avec les arabesques, bandes ou traces noires qui s'y superposent. Pierre Encrevé, historien d'art interrogé par France 5 à l'occasion d'une émission consacrée au lancement de l'exposition, estime que c'est à partir des années 1960 que "le noir s'étale de plus en plus", en "grands aplats beaucoup pus fluides". Un effet prenant de clair-obscur condense sur la toile la géométrie libre de ces traces qui semblent se poursuivre hors du cadre.

Brou de noix, liant acrylo-vinylique sur toile, 202 x 256 cm, 18 juin 1971.




La naissance de l'outrenoir se produit alors que l'artiste travaille sur les multiples couches d'une toile : avec sa lame de cuir, il applique les couches (un fond blanc, une couche de bleu et le noir, par exemple) en modulant l'ajout ou le retrait de couleur selon l'insistance de son geste. En apposant le noir, le bleu apparaîtra s'il appuie  sur sa lame, et le blanc seulement s'il appuie davantage encore. Soulages raconte que c'est un jour où il "pataugeai[t] dans l'application du noir" et qu'il y a "pris plaisir" qu'a point le désir d'outrenoir.




Peinture, 202x159, 3juillet1963.





Du milieu des années 1960 au milieu des années 70 environ, Soulages revient au noir et blanc, au noir sur blanc. Mais les toiles ont grandi depuis le papier au brou de noix, elles s'imposent dans l'espace, moins accessibles ? On songe à l'"explosante-fixe", définition de la beauté des surréalistes par André Breton.
Peinture, 1971.



On peut situer la rupture au début de l'année 1979 : "les toiles deviennent entièrement noires, la lumière bascule", selon P. Encrevé. C'est alors que commence le "voyage" chez Soulages ; voyage dans l'espace et dans le temps.

Peinture 202 x 453 cm, 29 juin 1979


Le voyage
L'explosion de l'outrenoir n'est pas fixe, elle invite au voyage en convoquant le spectateur à un nouveau rapport à l'espace. Le noir réfléchit la lumière, "si je bouge, elle change : je suis donc dans la toile", explique Soulages. La scénographie de la salle 5 de l'exposition Pompidou est une vraie mise en scène de cet appel au mouvement vers, voire "dans" la toile. L'espace est entièrement peint en noir, et des spots sont braqués sur les toiles suspendues au centre : l'épaisseur de l'acrylique est proprement mis au jour. Soulages a voulu cette mise en lumière ludique, mais on peut émettre des réserves quant à son effet. Le jeu permis par l'outrenoir peut apparaître au spectateur qui découvre les toiles, comme à celui qui les retrouve, une découverte magique : de loin, les grands panneaux noirs effraient par leur imposant plein, et en s'approchant, on distingue au fil des pas la vie sur la toile, la vie du noir qui se revêt de lumière. La "surprise" est ici presque imposée d'emblée. On n'ose pas en parler à l'imposante silhouette de l'artiste de quatre-vingt-dix ans qui déambule dans son exposition...

Ce voyage dans l'espace de la toile qui accueille le spectateur impose donc un nouveau rapport au temps. La toile vit dans l'instant, à chaque instant, celui du mouvement du spectateur, qui peut suivre ou ne pas suivre les mouvements créateurs du peintre. Définir l'expérience comme les "reflets sur des états de surface de la couleur noir", comme le fait d'abord l'artiste, décrit le phénomène optique recherché ; mais l'outrenoir invite dans le temps et l'espace d'"un autre champ mental que celui qui est atteint par la couleur noir." C'est l'ouverture sur l'odyssée Soulages.




L'odyssée
Pierre Soulages peint, il réfléchit aussi à l'expérience d'être devant l'oeuvre d'art, il se demande : "quel champ mental touche-t-elle ?". Il cherche sa réponse dans l'époque de sa propre enfance ; il se souvient de son goût pour la peinture, très tôt, déjà lorsqu'il est surpris par sa tante à peindre à longs coups de pinceau avec son encre noire d'écolier sur une feuille blanche, "de la neige", explique-t-il. Il replonge dans une émotion artistique enfantine lorsqu'il accepte - c'est la seule fois - une création de vitraux, telle qu'on lui en propose fréquemment. Car c'est dans l'abbaye romane de Conques que l'enfant de douze ans est choqué par "l'espace architectural", saisi de "la musique des proportions", et qu'il "se rend compte", dit-il, que "l'art c'est important". Parce qu'il s'est dit ce jour-là que "les adultes autour de [lui] perdaient leur vie à la gagner", parce que cette émotion a décidé sa vocation pour l'art, il accepte d'inventer des vitraux pour Conques. Le travail est bien celui d'un inventeur puisqu'il décide de créer un nouveau type de verre, ne trouvant pas de verre opaque qui laisse passer la lumière comme il le veut. Et la surprise s'invite : "Je voulais, je cherchais le blanc, la lumière, et j'ai trouvé le chromatisme ; je ne m'y attendais pas." Les vitraux de l'abbaye se colorent en effet selon l'heure de la journée, la lumière et les mouvements du ciel : il y a toute la peinture de Soulages dans ce verre.




L'odyssée de Soulages se déploie à travers sa vie mais aussi à travers le questionnement de l'Histoire des arts. "Très tôt, j'ai ressenti au fond de notre culture comme un enfermement, comme une limitation, aussi limitée que la rue où j'habitais devant les grands espaces." Espace et temps s'entremêlent encore. Le peintre vit l'Histoire de l'art comme une réduction de la culture "à 20 siècles", ceux qu'on voit dans les musées, alors que les grottes aux peintures "pré-historiques" comme Lascau ou Chauvet datent de "180 siècles, 300 siècles" : "donc ça pose problème, ça ouvre l'esprit aussi. Et ça montre que la peinture reste à inventer. D'ailleurs, il n'y a qu'à regarder les enfants qui dessinent d'eux-mêmes, donc contrairement à ce que certains pensent, il n'y a pas à s'inquiéter, la peinture va continuer."


Enfance, Histoire, futur : l'odyssée se boucle d'elle-même dans la bouche de Pierre Soulages, pourtant elle ne se clôt pas. C'est peut-être le mouvement interne de l'outrenoir qui, en créant de la lumière noire, touche à l'intemporel. L'artiste est sans âge quand il est visionnaire.



3 commentaire(s):

  1. Soulages, un sacré artiste que l'on pourrait bizarement qualifié de "peintre à la mode"
    Je pense qu'il y a une certaine "bobomania" autour de lui depuis deux trois ans maintenant.

    C'est peut être pas plus mal, c'est rare qu'un peintre puisse être vivant et connu de nos jours !

    Etienne
    www.monsieurbashung.com

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  2. Il faut sans doute faire attention à ne pas participer à des panthéonisations médiatiques, des élans liés au "I-was-there syndrom", ou des jugements superficiels sur des artistes réduits à n'être que vivants ou morts.
    La mode n'existe que pour ceux qui y croient !

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  3. Je ne crois qu'à ce qui tuera la mode.
    C'est à peu près aussi ce que dit le mec qui a écrit ce que je viens de relire :
    229 : « La couleur noire renferme l’impossible vivant. Son champ mental est le siège de tous les paroxysmes. Son prestige escorte les poètes et prépare les hommes d’action. » René Char, dans les fameux feu Feuillets d'Hypnos. Nous voilà dans le champ mental siège de tous les paroxysmes, d'où les points d'exclamation et toutes ces fossettes en guillemets, je pense.
    Le noir, on tourne autour, mais il s'en fout bien -, comme d'une mode morte-née.

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